Un chat de gouttière n'a pas de standard LOOF parce qu'un standard ne décrit pas un chat : il décrit une race, c'est-à-dire une population dont on connaît et suit la descendance sur plusieurs générations. Le LOOF tient le registre généalogique des chats en France et publie, pour chaque race reconnue, un texte qui fixe le type idéal — proportions, forme de la tête, implantation des oreilles, longueur de poil, couleurs admises et couleurs exclues. Le gouttière, celui qu'on appelle « Européen » dans le langage courant, n'appartient à aucune de ces populations fermées. Aucun document ne dit donc à quoi il devrait ressembler. Et cette absence de document change bien plus de choses qu'on ne le croit au moment d'adopter.
« Il a des papiers de race ? »
Samedi matin, dans la salle de l'association : une table pliante, un classeur à anneaux, une odeur de désinfectant et de litière. La bénévole pousse une feuille vers moi. Nom, adresse, téléphone, signature en bas. À côté du formulaire, un carnet de santé cartonné, avec les étiquettes de vaccins collées un peu de travers.
Je demande : « Il a des papiers de race ? »
— Non, c'est un chat de gouttière.
— Donc un Européen ?
— Oui, Européen, gouttière, c'est pareil.
Elle a raison dans la langue de tous les jours, et tort dans celle du registre, et les deux tiennent ensemble sans se contredire. C'est exactement cette superposition qui rend la question du standard illisible pour presque tout le monde. On arrive à l'adoption en croyant qu'il existe un papier qu'on aurait oublié de nous remettre, alors qu'il n'y a rien à remettre.
Ce qu'un standard contient, et ce qu'il ne contient pas
Un standard est un document de travail destiné aux éleveurs et aux juges. Il décrit des proportions, une forme de tête, une implantation d'oreilles, une texture de poil, une liste de robes acceptées et une liste de robes refusées. Sur le standard de l'Européen, les couleurs et les motifs qui signaleraient un croisement avec un siamois ou un burmese sont écartés. Ce n'est pas de l'esthétique gratuite : c'est un outil qui sert à maintenir une lignée cohérente d'une génération à l'autre.
Ce que le standard ne contient pas : la santé de votre chat, son caractère, sa durée de vie, la propreté de l'élevage dont il sort. Il ne dit rien de l'animal posé devant vous. Il dit à quoi doit ressembler un animal dont les parents, les grands-parents et les arrière-grands-parents appartenaient à la même race.
Le mécanisme devient alors limpide : on n'appartient pas à une race parce qu'on y ressemble. On y appartient par la descendance, et le papier est la trace de cette descendance. Un gouttière qui ressemble trait pour trait à un Européen de registre reste un gouttière ; un Européen de registre avec une oreille un peu haute reste un Européen de registre. Le standard ne s'applique pas à votre chat. Il s'applique à des reproducteurs et à des portées, chez des éleveurs qui déclarent leurs naissances.
Deux choses sous le même mot
Le mot « Européen » recouvre en France deux réalités qui n'ont presque rien en commun, et c'est là que la plupart des explications passent à côté du sujet.
D'un côté, l'Européen du LOOF : une race reconnue, un registre fermé, des chats dont les deux parents sont inscrits dans la même race, des portées déclarées, un certificat de naissance ou un pedigree qui remonte sur plusieurs générations. C'est un chat qui vient d'un éleveur, avec les tests de dépistage que le club de la race impose à ses reproducteurs.
De l'autre, l'Européen de tout le monde : le chat à poil court né dans une grange, une cave, un jardin, ou arrivé dans une caisse en carton à l'association. Aucun registre, aucune généalogie connue, souvent pas la moindre information sur les parents. C'est celui-là qu'on appelle gouttière, et c'est celui-là qui n'a pas de standard.
À l'étranger, certains registres reconnaissent bien un « European Shorthair » avec son standard, et le texte français de l'Européen s'aligne sur ces documents. Cela n'a strictement aucun effet sur le chat qui est dans la caisse devant vous. Le standard existe quelque part, mais il ne le concerne pas.
Il faut le dire sans détour : la très grande majorité des chats appelés « Européens » en France ne sont pas des Européens du LOOF. Le mot est devenu un nom poli pour « chat sans papiers ». Ce n'est ni un défaut ni un avantage, c'est une description d'origine.
Ce que vous recevez à la place
Le jour de l'adoption, je n'ai pas signé un pedigree. J'ai signé une cession, et j'ai reçu un carnet de santé. Sur les pages cartonnées : la date des primo-vaccinations (typhus, coryza, leucose selon les protocoles), les rappels, le vermifuge, parfois la date de stérilisation, et le numéro de puce avec l'identification au fichier national I-CAD.
Ces deux types de papiers ne racontent pas la même chose. Le pedigree atteste une lignée. Le carnet atteste des actes, des dates et un état de santé à un moment donné. Pour la vie quotidienne, le second est plus utile : il vous dit quand revoir le vétérinaire, si le rappel approche, si le chat a été testé.
Ce qu'il faut demander à la table, avant de signer, tient en quelques questions courtes. Quel âge a-t-il exactement ? A-t-il été vu par un vétérinaire avant le départ ? Le test FIV/FELV a-t-il été fait ? Selon les structures, il n'est pas systématique, et il faut savoir le lire : un test négatif veut dire quelque chose à un instant donné, pas pour toujours. A-t-il été stérilisé ? A-t-il vécu en appartement, en maison, dehors ? Comment réagit-il quand on le porte, quand on le brosse, quand on le met en caisse ? Ce sont ces réponses, pas un standard, qui décrivent le chat que vous ramenez chez vous.
Sans standard, on regarde le chat
Il y a un effet secondaire que je n'avais pas anticipé, et c'est celui qui compte le plus pour moi aujourd'hui.
Avec un standard, on compare un chat à un modèle. Sans standard, on ne peut comparer le chat qu'à lui-même : à ce qu'il était la semaine dernière, à ce qu'il mange, à la façon dont il dort, dont il marche, dont il respire. On regarde les gencives, le ventre, les oreilles, la démarche, l'haleine. On regarde aussi le comportement : est-ce qu'il se cache quand quelqu'un entre, est-ce qu'il vient sur les genoux, est-ce qu'il supporte l'aspirateur. Rien de tout cela ne se lit dans un texte de race.
Ce n'est pas une consolation, c'est une méthode différente, et elle est plus exigeante. Il n'y a pas de filtre intermédiaire entre le chat et vous : il y a vous, le vétérinaire, et l'animal.
Et il faut le dire clairement, parce que le sujet est toujours raconté à l'envers : un chat sans pedigree n'est pas un chat de race au rabais. C'est un chat dont personne n'a cherché à fixer la forme. Il a les mêmes besoins — eau propre, litière changée, griffoir, hauteur, un coin à lui, visites vétérinaires, identification, stérilisation, vaccins à jour. Il a aussi les mêmes maladies possibles. La différence ne se situe pas dans l'animal. Elle se situe dans la manière dont il a été mis au monde et dans ce qu'on peut affirmer de ses origines.
Et si vous voulez vraiment un chat avec un standard
C'est légitime aussi, et ce n'est pas la même démarche. Si le pedigree compte pour vous — la généalogie, la certitude d'une race, le suivi d'un club, les dépistages imposés aux reproducteurs de certaines races — alors il faut aller chez un éleveur, voir la mère et le chaton dans leur environnement, demander les résultats des tests des parents, et accepter le prix comme les critères de sélection.
Le seul vrai choix est là : vouloir un chat qui appartient à une race, ou vouloir un chat. Les deux se défendent. Mais il faut savoir lequel des deux on est en train de faire, parce qu'aucun ne rend l'autre absurde, et parce que la confusion entre les deux mots « Européen » est ce qui fait acheter un chat de race en croyant adopter, ou adopter en croyant avoir affaire à une race dégradée.
Sur la table de l'association, ce jour-là, il y avait une feuille de cession et un carnet de santé. Dans mon tiroir, il y a maintenant les deux, plus le numéro de puce recopié sur un carnet à part. Aucun de ces papiers ne dit à quoi mon chat devrait ressembler, et c'est un peu déroutant la première semaine. Ensuite ça devient une habitude : on regarde le chat, pas le modèle.