La fréquence de vermifugation d'un chat adulte ne se lit pas sur un calendrier : elle se fixe au cas par cas, à partir de ce à quoi l'animal est réellement exposé. Accès à l'extérieur, chasse, puces, nature de l'alimentation, autres animaux du foyer, personnes fragiles sous le même toit : ce sont ces éléments que le vétérinaire soupèse pour décider de l'intervalle, puis qu'il réévalue à chaque visite. La bonne question à poser n'est donc pas « tous les combien ? » mais « qu'est-ce qui, dans la vie de ce chat, vous fait choisir cet intervalle-là ? »
Je me souviens du jour où j'ai posé la question en croyant qu'on allait me répondre par un chiffre. J'étais assis sur la chaise en skaï, le carton de transport encore tiède sur les genoux, la lampe qui ronronne au-dessus de la table en inox. Le vétérinaire a ouvert le dossier sans le lire, posé une main sur le flanc du chat, et il a commencé par une question qui n'avait rien à voir : « Il sort ? » Oui, il sort. « Il chasse ? » Oui. « Combien de fois par mois il vous rapporte quelque chose ? » Là, j'ai séché. Une souris ? Trois ? Un mulot la semaine dernière, et peut-être un lézard en juin. Je n'en savais rien, et je venais de comprendre que tout ce qui allait suivre dépendait de ma réponse.
Ce que le vétérinaire cherche vraiment à estimer
Il ne se demande pas d'abord si mon chat a des vers. Il se demande à quelle fréquence ce chat a une occasion d'en attraper. La logique est celle de l'exposition : pour qu'un parasite s'installe, il faut qu'une forme infestante entre par la gueule, et cette occasion n'arrive pas au même rythme selon la vie du chat.
Trois portes d'entrée reviennent tout le temps. Les proies d'abord : un rongeur, un oiseau, un lézard peuvent héberger des larves qui poursuivent leur cycle chez le chat. Les puces ensuite, dont je reparlerai. Et tout ce qui traîne au sol à l'extérieur, terre, flaques, petites dépouilles que le chat renifle, lèche ou mâchouille.
Un chat qui vit en appartement au quatrième étage sans jamais sortir et un chat qui retourne le potager n'ont pas le même profil, même s'ils ont le même âge et la même race. C'est pour ça qu'aucun calendrier unique ne peut répondre à la question à leur place. Pas parce que les grilles qu'on trouve partout seraient fausses, mais parce qu'elles décrivent un chat moyen qui n'existe nulle part.
Les puces et le ver plat, une seule et même histoire
C'est la partie que j'ai mise le plus longtemps à comprendre. Une des espèces de vers plats les plus fréquentes chez le chat a besoin d'une puce pour accomplir son cycle : la larve se développe dans l'insecte, le chat se gratte, avale la puce en se toilettant, et le ver s'installe dans son intestin.
Conséquence concrète : traiter le ver sans traiter les puces revient à écoper une barque sans boucher le trou. À chaque visite, on me demande donc d'abord où en est la lutte contre les puces, sur le chat, sur les autres animaux de la maison, et parfois dans les recoins où dort le panier. Et un chat d'appartement n'est pas à l'abri : les puces arrivent très bien sur des chaussures, dans un sac de courses, ou avec un autre animal qui vit dehors.
Ce qu'il y a dans la gamelle
L'alimentation compte aussi. Un chat nourri au cru, ou qui finit régulièrement des restes de viande peu cuite, n'a pas la même exposition qu'un chat aux croquettes : certains parasites passent par la viande. Le vétérinaire pose la question, et la réponse ne sert pas à juger la façon dont on nourrit son chat, mais à savoir si le régime ajoute une porte d'entrée à celles qui existent déjà.
Je le dis parce que je suis passé par là : quand on m'a demandé ce que mangeait mon chat, j'ai d'abord répondu « des croquettes », avant de me rappeler les petits morceaux de poulet cru que je lui donne en récompense. Ce détail avait sa place dans la discussion.
Le reste du foyer
Un foyer, c'est plusieurs corps qui partagent des espaces, et parfois une litière. Les œufs et les kystes de plusieurs parasites passent par les selles ; dans une maison à trois chats, un seul chasseur suffit à faire circuler le risque vers les autres, parce que la litière commune est un point de contact permanent.
Et puis il y a les humains. Un bébé qui joue par terre, une personne sous traitement immunosuppresseur, une femme enceinte : ça ne change rien au chat, mais ça change la marge d'erreur. C'est le genre d'information qu'un vétérinaire ne peut pas deviner tout seul, et qui peut le conduire à resserrer un plan de prévention qu'il aurait autrement espacé.
Ce que je prépare avant la consultation
J'ai arrêté d'essayer de me souvenir. J'ai une note dans le téléphone, et j'y inscris la date chaque fois que le chat rentre avec quelque chose. En trois mois, j'ai eu une vraie réponse à la place du « de temps en temps » qui ne veut rien dire.
Je note aussi, en vrac : qui vit à la maison depuis la dernière visite, si un chaton est arrivé, où en est le traitement antipuces de tout le monde et pas seulement du chat, si quelqu'un est enceinte ou suit un traitement particulier, et si l'alimentation a changé. Un déménagement, une fenêtre qui s'ouvre désormais, un chat qui se met à sortir à huit ans : tout ça déplace le curseur.
Certains vétérinaires demandent un échantillon de selles de moins de vingt-quatre heures pour l'examiner au microscope. Le mien le fait quand il a un doute. La dernière fois, j'ai proposé de l'apporter plutôt que de repartir avec la question en tête.
Ce qui ne se voit pas
Un chat porteur ne s'assoit pas forcément en se léchant l'arrière-train, et rien d'anormal ne traîne nécessairement dans la litière. Le fait qu'il ait le poil brillant et bon appétit ne prouve rien dans un sens ni dans l'autre. Un examen de selles négatif ne clôt pas le sujet non plus, parce que tout ne se retrouve pas dans chaque échantillon, au moment où on le prélève.
C'est précisément pour ça que la décision se prend sur l'exposition et non sur l'observation. On ne cherche pas un signe visible, on estime une probabilité.
La réponse change, et c'est normal
L'intervalle décidé un jour n'est pas un contrat à vie. Le premier chat que j'ai eu sortait ; quand j'ai emménagé en appartement, tout a été à rediscuter, parce que l'exposition avait changé du jour au lendemain. À l'inverse, une maison avec jardin fait basculer un chat d'intérieur dans une autre catégorie sans qu'on y pense.
Ce qui ne bouge pas, c'est la logique : moins d'occasions d'ingérer un parasite, moins le traitement revient souvent ; plus d'occasions, plus il revient. Personne ne peut sérieusement annoncer une date de prochain comprimé sans connaître la vie du chat, et c'est exactement pour cette raison que la question mérite d'être posée autrement.
Maintenant, quand j'entre dans la salle de consultation, j'ai les réponses avant les questions. Je sais quel chat sort, combien de fois il a rapporté quelque chose depuis trois mois, où en est la guerre aux puces, et qui vit sous mon toit. Le vétérinaire décide sur ces éléments, et, au moins, je comprends ce qu'il décide.
