Ce qu'une association vérifie avant de confier un chat européen, ce n'est pas votre amour des chats : c'est la probabilité que l'animal lui revienne. Le logement, les horaires, les vacances, les fenêtres, la composition du foyer, le projet de bébé, tout converge vers une question posée à voix basse pendant la visite : dans six mois, ce chat sera-t-il encore chez vous ? Le reste, l'entretien, le contrat, la période d'essai, n'est que la manière de poser cette question sans vous la poser de face.
Je l'ai vu de l'autre côté de la table un samedi matin de novembre, quand une bénévole est venue chez moi pour un chat de gouttière gris et blanc dont personne ne voulait parce qu'il avait mordu un enfant dans une famille d'accueil. Elle a dit bonjour, elle a posé son sac, elle a caressé le chat qui venait de sauter sur la table, et elle a levé les yeux vers la fenêtre du salon. Avant le canapé. Avant la cuisine. Avant de savoir quoi que ce soit de moi.
« Elle s'ouvre en grand ?
— Oui, en oscillo-battant, mais on peut la bloquer.
— Montrez-moi. »
J'ai tourné la poignée, elle a regardé l'entrebâillement, elle a passé la main dans l'ouverture, elle a noté quelque chose. Ce n'est qu'après qu'elle s'est assise et qu'elle m'a demandé mes horaires de travail.
L'ordre du regard dit tout ce qu'ils cherchent
Une fenêtre non protégée, c'est un chat qui tombe du troisième étage et une facture que personne n'a envie de payer, ou un chat qui file par l'entrebâillement et devient un chat perdu. Les bénévoles ont tous, dans leur téléphone, la photo d'un chat retrouvé sur le trottoir. Alors ils vérifient les fenêtres avant de vérifier si vous êtes quelqu'un de bien, parce que la gentillesse ne retient pas un chat sur un rebord.
Chez moi, elle a ensuite tiqué sur une chose à laquelle je n'avais pas pensé : la fenêtre des toilettes, celle qu'on n'ouvre jamais en grand mais qu'on laisse entrouverte en été. Et la porte du balcon, avec sa poignée qu'un chat apprend à pousser en deux jours.
L'entretien ressemble à une conversation, il fonctionne comme un tableau des retours
Les questions arrivent presque toujours dans le même ordre, et chacune correspond à un échec que l'association a déjà vécu dix fois. Le logement : appartement ou maison, étage, surface, locataire ou propriétaire, autorisation de la copropriété ou du bailleur. Le foyer : combien d'adultes, des enfants, quels âges, d'autres animaux, et lesquels. Le rythme : combien d'heures d'absence par jour, qui passe à midi, est-ce que le télétravail va durer ou c'était juste pendant le Covid.
Puis viennent les trois questions qui mettent mal à l'aise, et c'est justement pour ça qu'elles sont posées : les vacances, le déménagement, l'arrivée d'un enfant. Ce ne sont pas des pièges moraux. Ce sont les causes de retour les plus fréquentes, avec la séparation du couple et le déménagement en logement qui interdit les animaux. Une bénévole m'a dit un jour, sans méchanceté, qu'elle préférait cent fois quelqu'un qui lui répond « je pars deux semaines en août, ma sœur passera tous les deux jours et j'ai un budget pour une pension » à quelqu'un qui jure ne jamais bouger. La première phrase décrit une organisation. La seconde décrit un souhait.
Un chat européen ne se raconte pas à l'avance, alors ils font peser le poids sur le décor
C'est là que le chat de gouttière change la donne. Sur un chat de race, la bénévole peut s'appuyer sur un tempérament à peu près connu. Sur un européen ramassé dans une résidence, né d'une portée accidentelle sous un abri de jardin, ou sorti d'une saisie, elle ne sait presque rien. Elle ignore ce qu'il a traversé, s'il a connu un appartement, un chien, des cris. Un chat qui a vécu seul chez une personne âgée et un chat qui a grandi sur un parking n'arrivent pas avec le même bagage, même pelage, même gabarit.
Alors elle compense ailleurs. Puisqu'elle ne peut pas prédire le chat, elle sécurise le milieu : une pièce où on peut l'isoler les premiers jours, une porte qui ferme, un endroit en hauteur, des cachettes, pas de chien qui fonce sur la caisse de transport. Quand une annonce précise « ne supporte pas la vie en collectivité » ou « a besoin de calme », ce n'est pas une formule : c'est l'observation de quelqu'un qui l'a eu en famille d'accueil pendant six semaines.
Le contrat ne fait pas de vous un acheteur
Le document engage trois choses, toujours les mêmes : identification par puce, vaccination à jour, stérilisation. Sur un adulte, c'est très souvent déjà fait, et vous signez pour la suite. La participation demandée couvre les soins vétérinaires déjà engagés, pas la valeur de l'animal, et il faut le prendre au sérieux dans les deux sens : personne ne vous vend un objet, mais personne ne vous reprend un objet défectueux non plus. Le chat n'est pas un produit avec une garantie ; c'est un engagement de quinze à dix-huit ans dont vous prenez la partie la plus longue.
Certains contrats comportent une clause de période d'essai. Elle existe pour défaire une erreur, pas pour essayer.
La période d'essai n'est pas un essai
C'est le point que je voudrais que tout le monde entende avant de signer. Pendant les trois premières semaines, un chat ne s'installe pas : il cartographie. Il repère les murs, les odeurs, le bruit de la machine, l'endroit où l'on mange, le passage du couloir. Le ramener au refuge, c'est effacer cette carte et le remettre dans un espace inconnu, avec l'odeur des autres chats par-dessus. Ce n'est pas neutre, et ce n'est pas gratuit pour lui.
Donc on ne remplit pas un dossier en se disant « on verra bien, on a un mois ». On se décide avant. Si vous n'êtes pas sûr, mieux vaut attendre un mois et adopter le bon chat que d'en faire passer deux par une période d'essai.
Préparer la visite, concrètement
Rien de compliqué, mais tout se joue sur des détails qu'on ne voit plus quand on vit chez soi.
Ce qui se repère en trois minutes
Les fenêtres accessibles, y compris celles des toilettes, de la cuisine et de la chambre d'amis. Un filet, un bloqueur, ou la décision de n'ouvrir qu'en grand avec surveillance.
Les plantes. Le lys est un vrai danger, y compris le pollen qui tombe sur le pelage et que le chat lèche en se toilettant. Le dieffenbachia, le ficus, le poinsettia et l'aloe ne valent pas mieux. On les donne ou on les déplace dans une pièce fermée, on ne les met pas « en hauteur » : un chat monte partout.
La pièce d'arrivée. Une chambre avec une porte qui ferme, un point d'eau, la litière à l'écart de la gamelle, une boîte ou un panier pour se cacher. C'est là qu'il passera les premiers jours, et le fait que vous ayez déjà décidé laquelle rassure plus que n'importe quelle déclaration d'amour.
Ce qui se prépare sans le dire
La caisse de transport sortie à l'avance et laissée ouverte dans un coin, pour qu'elle ne soit pas l'objet qui annonce le pire. Un griffoir, ou mieux, un arbre à chat près d'une fenêtre. Les câbles électriques rangés, la machine à laver vérifiée avant chaque lavage, les produits ménagers en hauteur.
Et la vérité sur votre emploi du temps. Une absence de neuf heures par jour n'empêche pas une adoption ; la cacher, si.
Ce qui se joue vraiment dans les questions gênantes
Quand on vous demande ce que vous ferez si le chat tombe malade et que la facture monte, la réponse attendue n'est pas un chiffre : c'est de montrer que vous y avez pensé. Quand on vous demande si tout le monde est d'accord dans le foyer, ce n'est pas de la politesse : la cause de retour la plus banale que je connaisse, ce n'est pas le chat, c'est l'adulte qui n'en voulait pas et qui finit par poser un ultimatum six mois plus tard. C'est pour ça que la bénévole demande souvent à voir tout le monde, y compris l'adolescent qui ne dira rien.
Alors avant de remplir quoi que ce soit, je pose la question à l'envers, celle que l'association se pose en silence : si ce chat devait revenir dans six mois, qu'est-ce qui aurait craqué ? Le déménagement prévu au printemps, le bébé en route, les congés sans solution de garde, le chat déjà présent qui ne supporte pas la compagnie. Répondre honnêtement, c'est exactement ce qu'on attend de vous. Pas une belle histoire. Une organisation qui tient.