L'origine du Chartreux n'est pas celle que racontent les éleveurs

Le chartreux n'est pas un chat de moines. Aucun document connu n'établit que les religieux de la Grande Chartreuse aient élevé ces chats bleus : ce qu'on peut reconstituer ressemble bien davantage à un chat de ferme à robe bleue, dont la fourrure se vendait, devenu race reconnue en France dans l'entre-deux-guerres, puis reconstruit après 1945 à partir d'un tout petit nombre de reproducteurs. Le nom est un héritage. La filiation monastique, elle, n'a jamais été démontrée.

Il y a quelques années, dans une salle polyvalente transformée le temps d'un week-end en exposition féline, je me suis arrêté devant le stand d'un club de race. Vous voyez le décor : une table pliante, une nappe, un classeur à anneaux, des pochettes de photos imprimées. Derrière, trois cages numérotées, papier journal au fond, gamelle en inox. Ça sent la sciure, le désinfectant et le café qui a chauffé trop longtemps.

Dans la cage du milieu dormait un chartreux. Bleu ardoise, la robe un peu laineuse, presque argentée sur les pointes, yeux cuivre, tête légèrement allongée, museau étroit, et cette commissure de lèvre à peine remontée que les amateurs appellent le sourire du chartreux. Il avait l'air de s'ennuyer avec beaucoup de dignité.

La personne du stand avait un classeur. Dedans, des photocopies : des pages de revue féline des années 1930, un standard tapé à la machine, des coupures de presse jaunies. Un visiteur demandait si c'était bien « le chat des moines ». J'ai entendu la même réponse tout l'après-midi : « C'est le nom. Pas l'histoire. »

Un mot, deux explications, aucune preuve

La version qu'on trouve partout passe par le massif de la Grande Chartreuse, en Isère, et par son monastère. Les moines auraient élevé ces chats, parfois pour la liqueur, parfois pour la fourrure, parfois simplement parce qu'ils tenaient compagnie. L'autre version passe par le commerce des peaux : dans des textes anciens, le « chat chartreux » désigne un chat bleu-gris dont on vendait la dépouille, et le mot aurait circulé dans les foires bien avant d'arriver dans les expositions félines.

Je ne peux pas vous dire laquelle est la bonne. Personne ne peut, en tout cas pas avec les documents que j'ai pu voir. Et c'est justement là que ça devient intéressant, parce que le récit monastique a un défaut de fabrication : il existe en plusieurs versions, alors qu'un fait documenté n'en a qu'une. Selon qui raconte, les chats viennent du désert, des croisades, d'un cadeau de seigneur, d'un élevage organisé. Les variantes se contredisent souvent entre elles. Aucune ne s'appuie sur un registre, un inventaire, une comptabilité de couvent.

Le bleu n'a pas besoin de moines pour exister

Le bleu, chez le chat, c'est du noir dilué. C'est un caractère récessif : deux chats bleus donnent des bleus, et une population isolée, sur une île ou dans une vallée, peut devenir majoritairement bleue en quelques générations sans que personne n'ait rien organisé. C'est vrai pour les chats, ça l'est aussi pour les lapins.

Donc la question « pourquoi des chats bleus dans cette région » a une réponse banale : parce que le bleu ressort tout seul dès que les chats se reproduisent entre eux au même endroit pendant un moment. On a décrit des populations de chats bleus isolées un peu partout en Europe, y compris sur des îles françaises. Il n'y a pas besoin d'un monastère pour ça. Il faut du temps, et peu de circulation.

Une fourrure avant d'être une race

Là, je deviens moins romantique. La robe du chartreux est dense, laineuse, presque imperméable, avec ce sous-poil épais qu'on sent bien sous la main. C'est exactement le type de peau qu'un marché de la fourrure valorise : une couleur homogène, un poil serré, un animal de taille moyenne. Des peaux de chats bleus se sont vendues, en France et ailleurs, bien avant qu'on parle de race, de standard ou de pedigree.

Est-ce que ça signifie que le chartreux descend d'élevages de pelleterie ? Non. Ça signifie que le chat bleu-gris avait une valeur marchande avant d'avoir une valeur de compagnie, et que le nom a très probablement circulé par ce canal-là plus que par un cloître. C'est moins joli à raconter dans un salon, mais le vocabulaire de la pelleterie emploie le mot bien avant les premiers standards. Je préfère une explication ennuyeuse et cohérente à une jolie histoire que je ne peux pas vérifier.

1945 : il restait très peu de chats

Les premiers standards du chartreux apparaissent en France à la fin des années 1920. La race est reconnue, on la montre en exposition, on écrit son portrait : robe bleue, yeux cuivre, silhouette qui n'est pas celle d'un gros chat rond. Puis la guerre passe par là.

Après 1945, il reste très peu de sujets. C'est à ce moment-là qu'un livre des origines est ouvert et que quelques éleveuses françaises reconstruisent la race avec une poignée de chats de départ, en allant parfois chercher des chats bleus dans des fermes ou dans des régions où la couleur traînait depuis toujours. La légende monastique leur rend alors un service inattendu : un chat « qui vient des moines » se raconte mieux qu'un chat « qui vient d'une ferme du Centre ». L'histoire a donc survécu à la reconstruction, et elle s'est même renforcée, parce qu'elle donnait à une race refaite de frais une profondeur qu'elle n'avait pas.

Un livre des origines n'est pas un certificat d'ancienneté. C'est un point de départ administratif : ce qui est inscrit en premier devient la référence, et tout ce qui n'y figure pas devient « hors race », même si c'était le même chat, né dans le même département, avec la même robe. Quand on comprend ça, on comprend aussi pourquoi la base génétique du chartreux est étroite, et pourquoi c'est un point qu'un acheteur sérieux regarde avant de se décider.

Bleu ne veut pas dire chartreux

C'est la confusion la plus fréquente, et elle n'est pas anodine. Il existe des british shorthair bleus, des persans bleus, des russes bleus, des korats. Un chat bleu n'est pas un chartreux.

Ce qui change, c'est la structure. Le british est rond : tête ronde, joues pleines, museau court et large, corps trapu, os lourd. Le chartreux est plus long, plus anguleux, avec un museau étroit et une tête qui s'inscrit dans un trapèze plutôt que dans un cercle. La robe aussi diffère : plus laineuse chez le chartreux, plus cassante chez le british. Et la voix, si vous avez la chance d'entendre les deux le même jour : le chartreux a un miaulement discret, presque un pépiement, qui surprend toujours les gens habitués aux chats qui réclament.

Sur d'éventuels croisements entre les deux au siècle dernier, il y a un débat que je ne trancherai pas ici. Ce que je constate, c'est qu'à force de voir des british bleus présentés comme des chartreux dans des annonces, beaucoup de gens cherchent un chartreux et achètent autre chose sans le savoir. La couleur ne protège personne.

Ce que je fais de cette histoire

Quand quelqu'un me dit « j'ai un chartreux », je regarde la tête, le museau, la robe, et je demande les papiers. Pas pour jouer au puriste : pour savoir de quoi on parle. Le chartreux est une race française récente, reconstruite sur peu de chats, avec un type bien à elle, et cette information vaut mieux que n'importe quelle légende. Elle explique aussi le caractère qu'on lui prête, cette réserve un peu guindée, cette façon de suivre son monde de pièce en pièce sans jamais réclamer : c'est le produit d'une sélection du vingtième siècle, pas d'une vie de cloître.

Le chartreux de la salle des fêtes s'est réveillé vers 17 heures. Il a bâillé, s'est étiré contre la vitre de la cage, et le visiteur de tout à l'heure est revenu vers le stand avec sa question. « Donc ils ne viennent pas des moines ? » La personne du classeur a refermé sa pochette de photocopies et a souri. « Ils viennent de France. C'est déjà beaucoup. »

Le chat s'est rendormi. Il ne savait probablement rien de tout ça, et il s'en fichait.

Coussins et Griffoirs

À propos de l’auteur

Coussins et Griffoirs rassemble des personnes qui vivent avec des chats depuis longtemps, en appartement comme en maison, et qui ont fini par connaître aussi bien les arrivées de chatons que les vieux chats à porter chez le vétérinaire. Elles parlent de ce qu'elles ont vu chez elles, avec l'espace et les moyens de gens ordinaires.

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