Comment aménager l'appartement pour que le chat échappe aux enfants

Pour qu'un chat échappe aux enfants dans un appartement, il ne faut pas lui donner une pièce de plus : il faut lui construire un chemin. Un enchaînement continu de points en hauteur — étagère, marche murale, dessus d'armoire, arbre assez stable pour ne pas bouger — qui relie ses coins de repos, ses cachettes, son eau et sa litière sans jamais l'obliger à traverser le sol où les enfants jouent. La question n'est donc pas « quelle pièce réserver au chat », mais « par où passe-t-il pour aller d'un point à l'autre sans poser les pattes par terre ».

Il est 19 h un mercredi, le salon est à son maximum de bruit : un camion en plastique poussé contre la plinthe, la télé en fond, et un enfant de presque quatre ans qui tourne autour du canapé. Le chat est en haut de la bibliothèque, à un mètre soixante environ. Une patte avant pend dans le vide et il ne la retire pas. L'enfant s'approche, lève les bras, tend les doigts : il lui manque bien vingt centimètres. Le chat cligne des yeux une fois, et se rendort. Personne n'a rien fait, ni l'enfant ni moi, et pourtant c'est cette scène que j'essaie de reproduire depuis, dans chaque appartement où j'ai vécu.

Ce soir-là, j'ai arrêté de penser en pièces. J'ai commencé à penser en lignes. Le lendemain, j'ai posé une feuille sur la table et j'ai redessiné le plan du logement, grossièrement, avec cinq croix : le bol d'eau, la litière, deux dodos, une cachette. Puis je les ai reliées au crayon, en passant par les meubles. Le tracé a sauté aux yeux : deux des cinq points n'étaient accessibles qu'en traversant le tapis du salon. Tout le reste de l'aménagement découlait de là.

Le sol n'est pas le problème, la traversée l'est

Un chat n'a pas besoin de ne jamais toucher le parquet. Il a besoin de ne jamais être obligé de couper par la zone de jeu. La nuance paraît mince, elle change tout le tracé. Si les cinq points vitaux — eau, litière, repos, cachette — sont joignables sans croiser le tapis, la cohabitation tient toute seule. S'il faut le traverser une fois par jour pour aller boire, il y aura une course-poursuite, un jour, et ce jour-là c'est le chat qui aura tort.

Je regarde aussi les heures. Un passage praticable à 14 h quand l'enfant est à l'école ne sert à rien si l'eau est de l'autre côté du salon à 18 h, quand tout le monde rentre. La route doit être utilisable aux pires moments : la sortie d'école, le bain, le dîner.

Ce que je mesure avant d'acheter quoi que ce soit

L'écart entre deux appuis

Quarante à cinquante centimètres, c'est ce que je garde entre deux appuis verticaux. Un chat saute plus haut que ça, bien sûr. Mais un chemin n'est pas une série d'exploits, c'est une série de sauts faciles. Au-delà de soixante à soixante-dix centimètres, il cherchera un détour : le dossier du canapé, une chaise, et si rien ne se présente, le sol. C'est comme ça qu'on se retrouve avec un chat au milieu du salon exactement au mauvais moment.

La stabilité, testée à la main

Je pousse le haut du griffoir avec la paume, latéralement, assez fort. Si la base se soulève ou si l'ensemble glisse sur le carrelage, c'est non. Un grattoir qui bascule apprend au chat que le mobilier prévu pour ses griffes est une chose dangereuse, et il retourne au canapé. Pas par méchanceté : parce qu'il a testé, et qu'il a conclu.

La hauteur du grattoir

Le chat doit pouvoir se dresser sur ses pattes arrière, s'étirer de tout son long, griffes plantées au-dessus de sa tête. Trop court, il griffe à mi-hauteur, dos rond, et il finit par préférer un support plus long. C'est un des rares achats où la hauteur compte plus que tout le reste, plus que la forme, plus que la couleur.

Une tour dans un coin n'est pas un chemin

On achète un arbre, on le pose dans un angle, et on considère que c'est fait. C'est une destination, pas une route. Le chat y monte, y dort, redescend, et pour rejoindre la gamelle il retraverse le salon. Ce qui manque n'est pas l'arbre, c'est le lien. Deux étagères entre l'arbre et la bibliothèque, une planche au-dessus de la porte, et le coin devient un carrefour.

Deux précautions que j'ai apprises à la dure. D'abord, les étagères le long des murs, pas au-dessus des passages : un chat qui atterrit sur un enfant, c'est mauvais pour les deux, et dans la tête des parents c'est le chat qui perd la partie. Ensuite, rien au-dessus de la table à manger ni de la table à langer. Ce n'est pas de la morale, c'est de l'hygiène et du conflit évité.

Les cachettes : deux sorties, ou hors d'atteinte

Un chat a besoin de disparaître pour de vrai. Dessus d'armoire, étagère au-dessus de la hauteur des bras, panier couvert dans une pièce où les enfants ne vont pas. Mais une cachette doit remplir deux conditions, pas une : être hors d'atteinte, et avoir une sortie que l'enfant ne peut pas bloquer.

Le carton au fond du placard dont la porte se referme, c'est un piège. Le chat s'y réfugie, l'enfant ferme, et la fois suivante le chat griffe pour ne pas y retourner. Une cachette en hauteur règle le problème d'un coup, parce que l'enfant ne peut pas la fermer. C'est la raison principale pour laquelle je place les refuges en l'air plutôt qu'en bas.

Litière et gamelles, les points qu'on oublie de relier

Litière loin de la nourriture et de l'eau, c'est la base. Ce que je regarde ensuite, c'est le couloir. La sortie du bac est le moment où le chat est le plus vulnérable : il vient de gratter, il ne regarde pas derrière lui. Un bac au bout d'un couloir de passage, c'est une embuscade hebdomadaire, et certains chats se mettent à retenir, ce qui finit chez le vétérinaire.

Une boîte par chat, plus une. Dans un deux-pièces, la seconde tient dans un renfoncement, une salle d'eau, un cagibi. Pas besoin d'un trône, besoin de tranquillité. Et je vérifie que le trajet jusqu'au bac ne traverse pas la zone de jeu à l'heure du goûter — sinon j'ajoute une étagère ou je déplace le bac, même de cinquante centimètres.

La barrière qui n'enferme pas

Une barrière de sécurité à la porte d'une pièce — la chambre, un bureau — donne au chat une zone sans enfants sans l'enfermer. La porte reste ouverte, la barrière fait le filtre. Ce qui ne marche pas, c'est la porte fermée. Un chat qui gratte une porte fermée miaule, et un enfant de cinq ans sait ouvrir une porte. La barrière, elle, soit le chat la franchit d'un saut, soit elle a un passage en bas. Le passage en bas laisse aussi passer un enfant qui rampe : à voir selon l'âge, et ça change vite.

Le balcon fileté, et ce qu'on vérifie avant de percer

En appartement, le filet de balcon est la seule extension possible, et c'est une route de plus, pas un décor. Je vérifie les vides en bas du filet et aux extrémités du garde-corps, la tension — un filet qui godaille devient un hamac et le chat passe par-dessus — et surtout à quoi il est fixé. Sur un garde-corps qui bouge, il ne tient pas.

L'ombre et l'eau en été, ensuite : un balcon fileté plein sud chauffe comme une serre, et un chat qui ne peut plus rentrer parce que la porte est fermée se retrouve coincé au soleil. Et avant de percer quoi que ce soit, je regarde ce que disent le bail et le règlement de copropriété. Ça ne se règle pas après coup. Certaines fixations se posent sans perçage, mais elles doivent être tendues pour ne pas glisser le long de la rambarde.

Ce que les traces disent au bout de quinze jours

Je ne demande plus à personne si l'aménagement fonctionne : je regarde. Des poils sur le chant d'une étagère, un coussin aplati en haut de l'armoire, une bande claire dans la poussière le long d'une plinthe — ça, c'est une route utilisée. Une étagère impeccable au bout d'un mois, c'est une étagère mal placée. Le chat n'y monte pas, et ce n'est pas lui qu'il faut corriger : c'est l'écart, la hauteur, ou la zone d'atterrissage.

Et quand l'enfant grandit

Un tracé validé à trois ans ne l'est plus à six. L'enfant grandit, il apprend à monter sur un tabouret, à tirer une chaise. Je repasse le plan une fois par an, et aussi quand le chat vieillit : à onze ou douze ans, celui qui sautait soixante centimètres sans y penser hésite, puis renonce, et la route s'arrête net. Une marche de plus, un plan incliné, et elle tient encore quelques années.

Il reste une chose qui ne s'achète pas et qui compte autant que les étagères. On la répète à voix haute devant l'enfant, tous les jours, sur le ton d'une consigne de jeu : la route du chat, on ne la bloque pas. Au bout de quelques semaines, ce n'est plus moi qui la surveille, c'est lui. Le chat a cessé d'être une chose qu'on attrape, et il est devenu quelqu'un qui passe au-dessus.

Coussins et Griffoirs

À propos de l’auteur

Coussins et Griffoirs rassemble des personnes qui vivent avec des chats depuis longtemps, en appartement comme en maison, et qui ont fini par connaître aussi bien les arrivées de chatons que les vieux chats à porter chez le vétérinaire. Elles parlent de ce qu'elles ont vu chez elles, avec l'espace et les moyens de gens ordinaires.

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