Une griffure d'enfant arrive presque toujours après une suite de signaux que l'adulte a manquée, et le premier d'entre eux ne ressemble pas à un avertissement : le chat s'arrête. Ce qu'il faut apprendre à un enfant n'est donc pas d'être doux avec le chat, consigne trop abstraite pour être utilisable à six ans, mais de reconnaître dans l'ordre l'immobilité, les oreilles, la queue, les pupilles, l'ondulation du dos et le son grave, avec une règle unique : c'est le premier signal qui fait tomber les mains, pas le dernier. Un enfant qui attend le coup de patte pour retirer sa main le reçoit.

Je vous installe dans mon salon. Il est presque vingt heures, la lampe du coin éclaire le canapé par le côté, et le chat est couché contre l'accoudoir, les pattes repliées sous lui, à moitié endormi depuis le repas. On entend la télévision dans la pièce d'à côté. Un enfant de six ans arrive avec une chaussette roulée en boule et se penche vers lui. C'est là que tout se joue, et c'est là que presque tout le monde regarde au mauvais endroit : vous suivez la main de l'enfant, alors que l'information est dans la queue du chat.
Regardez maintenant, avec moi, sur ce chat-là.
Le premier palier ne fait aucun bruit. Le chat s'arrête. Il était en train de se lécher la patte ou de cligner lentement, et il ne fait plus rien. La tête se fige, le regard se pose sur l'enfant et le suit. Aucun poil ne se dresse, aucun son ne sort, et c'est exactement pour ça que c'est le signal le plus raté de tous : rien ne bouge, donc rien ne nous alerte. Un chat qui interrompt une activité pour fixer quelqu'un est en train de lui dire quelque chose.
Vient ensuite la tête. Les oreilles pivotent vers l'arrière, comme deux petites paraboles qui se tournent, puis elles s'aplatissent et disparaissent un peu dans la fourrure. À ce moment-là, ce n'est pas encore la peur, c'est le mécontentement. La main de l'enfant est encore à trente centimètres et tout est encore réversible.
La queue, ensuite. Il faut la lire en deux temps, et c'est ce qu'on explique le plus mal. Une queue qui bat lentement, avec de grands mouvements souples, dit que le chat est agacé mais encore maître de la situation. Une queue qui bat vite, court, et de plus en plus fort, dit que le délai se réduit. Et il y a un cas que les enfants ratent systématiquement parce qu'il ne ressemble pas à de la colère : le chat qui ronronne, qui se laisse caresser, et dont seule l'extrémité de la queue s'agite par petits coups secs. C'est le chat qui a dépassé son seuil de caresses et qui va attraper la main sans autre préambule. Le ronronnement n'est pas un feu vert.
Les pupilles, maintenant. Même dans une pièce éclairée, les yeux se dilatent et deviennent presque noirs. Un enfant peut voir ça de loin et le nommer tout seul : « ses yeux sont tout noirs ». C'est le signal le plus lisible pour lui. Souvent il arrive trop tard pour empêcher la main de se poser, mais jamais trop tard pour la retirer.
Puis la peau du dos. Une ondulation qui court le long de l'échine, comme un frisson, sans que le chat bouge les pattes. Quand vous voyez ça, il reste une ou deux secondes.
Le son vient après : un miaulement grave et tenu, un grognement court, un souffle. Et enfin seulement, le coup de patte. Le premier est souvent donné sans griffes. C'est un avertissement, pas une attaque, et beaucoup d'enfants le reçoivent sans le comprendre. La griffure, celle qui laisse une trace sur l'avant-bras ou sur la joue quand l'enfant tient le chat contre lui, arrive après. Elle est précédée de six choses.
Le problème, c'est que cette séquence peut être très longue ou très courte. Certains chats prennent dix secondes, d'autres font trois paliers en une seconde et demie. Un chat qui a déjà été grondé ou interrompu pour avoir soufflé, dont les avertissements n'ont jamais été écoutés, apprend que les signaux ne servent à rien et saute directement au coup de patte. C'est un point important : la séquence n'est pas une propriété de l'espèce, c'est un dialogue qui s'appauvrit quand personne ne répond. Tous les chats ne font pas les six paliers, et un chat qui n'en fait aucun n'est pas un chat qui prévient mal, c'est un chat qu'on n'a pas écouté.
Ce que je dis à un enfant de six ans
Je ne donne pas les six paliers. Un enfant en train de jouer ne tient pas six consignes, il en tient une ou deux, et elles doivent être formulées comme des actions et non comme des intentions. « Sois doux avec le chat » ne dit rien sur ce que la main doit faire dans la seconde qui suit.
Ce que je dis tient en deux phrases.
- « Oreilles plates ou queue qui bouge : tes mains partent. » Pas « tu fais attention ». Les mains quittent le chat, et l'enfant recule d'un pas.
- « Si le chat s'en va, tu le laisses partir, et ce n'est pas parce qu'il ne t'aime pas. »
La deuxième phrase compte presque autant que la première. Un chat qui descend du canapé et s'éloigne communique. Quand un enfant essaie de le retenir par le milieu du corps, ou de le reposer sur ses genoux, c'est exactement à cet instant que la griffure arrive. Un chat qui part a choisi la sortie la moins violente de la situation, et il faut apprendre à l'enfant à la lui offrir. « Tu le laisses partir » est plus utile que dix minutes d'explication sur la douceur.
Il y a une chose que je dis aux adultes et pas aux enfants : ne regardez pas l'enfant, regardez le chat. L'adulte qui entre dans la pièce ne peut pas reconstituer ce qui s'est passé la seconde d'avant, mais il peut voir une queue battre depuis la porte et nommer tout haut ce qu'il voit. Un enfant apprend à lire les signaux parce qu'un adulte les nomme devant lui, à voix haute, sur un chat réel, et pas parce qu'on lui a récité une liste.
Là où les griffures arrivent vraiment
Je le redis parce que c'est contre-intuitif : la majorité des griffures que j'ai vues sur des enfants ne viennent pas d'un chat qui a attaqué. Elles viennent d'un chat qu'on portait, qu'on a réveillé, ou qu'on a dérangé pendant qu'il mangeait.
Le portage est le premier poste. Un chat soutenu par le ventre ou par les pattes avant, dont l'arrière-train pend, se sent en déséquilibre. Ses griffes cherchent un appui, et cet appui est l'avant-bras ou l'épaule de l'enfant. La chose la plus courte à apprendre à un enfant, ici, c'est souvent de ne pas soulever du tout : le chat monte tout seul. S'il ne monte pas, c'est qu'il n'a pas envie, et c'est une information, pas un obstacle.
Le réveil est le deuxième. Un chat qui dort est plus accessible qu'un chat éveillé, et c'est précisément pour cette raison qu'un enfant va vers lui. Le sortir du sommeil en le caressant sous le menton, c'est poser une main sur un chat qui n'a ni ouvert les yeux ni décidé si la situation lui plaît. Ça se termine bien la plupart du temps, mais le jour où ça se termine mal, personne n'a rien vu venir, parce qu'il n'y avait rien à voir : l'enfant a touché un chat endormi, et le chat a répondu avant d'avoir évalué. La règle tient sans surveillance : on ne réveille pas un chat pour le caresser.
Le repas est le troisième. Je ne parle pas de nourrir à la main, je parle du moment où un enfant de trois ou quatre ans s'assied à côté de la gamelle pour regarder. Un chat qui mange s'est mis dans une position dont il ne peut pas sortir vite, parce qu'il a une gamelle devant lui et souvent un mur derrière. C'est pour ça que la gamelle, la litière et le panier ne devraient jamais être dans un coin où un enfant peut se poster entre le chat et la sortie. Ça n'est pas une question de dressage, c'est de la géographie. Un chat qui a un chemin libre pour quitter une pièce n'a pas besoin de griffer pour quitter une situation.
L'aménagement enlève la situation avant qu'elle existe
La meilleure prévention ne passe pas par l'enfant, elle passe par la disposition de l'appartement.
Un point en hauteur que l'enfant n'atteint pas, et qui n'est pas dans un passage. Deux issues possibles dans les pièces où le chat passe du temps, de façon qu'il ne soit jamais coincé entre un mur et quelqu'un. Le panier dans un endroit où on ne peut pas s'asseoir devant, donc pas au fond d'un couloir, pas entre le lit et le mur de la chambre d'enfant, pas sous un meuble qu'il faut ramper pour rejoindre puis pour quitter. Une litière installée dans la pièce la plus traversée de la maison est en soi une source de tension, et ce n'est pas le chat qui est difficile.
Il y a une manière simple de tester tout ça : mettez-vous à la place du chat et cherchez par où il sort de la pièce. Si la seule issue passe à hauteur d'enfant, le problème n'est pas réglé, il est reporté.
Les mains ne redeviennent jamais des jouets
Un chaton qui mordille une main, c'est amusant pendant trois semaines. À un an, avec une main adulte, c'est un problème qui se règle. Avec un enfant de cinq ans dont la main est exactement à la hauteur d'un chat, c'est un problème qui se règle beaucoup moins vite, parce que le chat a appris que les mains sont des proies et que la main qui bouge est une invitation. On ne remonte pas facilement cette pente une fois qu'il y a des enfants dans la maison.
C'est pour ça que le jeu devrait toujours avoir une autre cible que la peau : ni la main sous la couette, ni les doigts qu'on agite, ni le poignet qu'on attrape. Un enfant peut très bien jouer avec son chat. Il suffit que ce qu'il attrape ne soit pas un corps humain.
Quand lire les signaux ne suffit plus
Tout ce qui précède est de l'observation et de la prévention, et ça couvre l'immense majorité des situations dans une maison avec des enfants. Il reste un reste, et il faut le dire clairement : un chat qui griffe ou mord de façon répétée, qui passe directement au coup de patte sans aucun des signaux décrits, ou qui va vers un enfant qui traverse simplement la pièce, ce n'est pas un problème de lecture. Ça relève d'un vétérinaire comportementaliste, pas d'un article et pas d'un enfant plus prudent.
Ce que je retiens après des années de chats et d'enfants sous le même toit, c'est qu'on demande toujours à l'enfant de deviner quelque chose de flou. « Sois doux », « attention au chat », « ne l'embête pas » : trois consignes qui ne décrivent aucun geste. La séquence des signaux, elle, se voit. On la donne à l'enfant comme on donne un feu rouge : oreilles, queue, yeux noirs, dos qui frissonne. À partir de là, ses mains tombent. Le reste, c'est de la maison : un chat qui a où monter, où dormir tranquille, où sortir d'une pièce, et un enfant qui n'a pas à le porter.